L’autre Rebatet

3 avril 2011 4 commentaires Jean Chalvidant
L’autre Rebatet
Titre : Les épis mûrs
Auteur : Lucien Rebatet
Éditeur : Le Dilettante
Prix : 25 euros - 379 pages Note Critic@

Faire une critique d’un livre écrit en 1954 ? Voilà une idée qu’elle est bizarre ! D’autant plus que Lucien Rebatet, collabo notoire durant l’Occupation pour avoir été l’une des plumes de « Je suis partout » a depuis droit à une chape de plomb médiatique. La bienséance et le politiquement correct interdisent de le citer ; manque de pot, lui n’a pas révolutionné la langue française, à l’instar de son ami Céline. Mais là, on parle de génie. Rebatet, c’est avant tout « Les Décombres », livre incontournable sur une période maudite et meilleure vente sous l’Occupation (65.000 exemplaires à l’époque), que je relis depuis en moyenne tous les cinq ans. Un chef d’œuvre, selon Blondin, Paulhan ou Georges Steiner, je suis donc en bonne compagnie. Son collaborationnisme forcené lui vaut d’être condamné à mort en 1946, gracié et libéré en 1952.

Mais comme rien n’est jamais simple, derrière le facho fanatique, l’antisémite pathologique, se cache l’esthète ; l’amoureux du cinéma (sous le pseudo de François Vinneuil), comme ses compères Bardèche et Brasillach, et surtout de la musique, de la vraie, pas celle de « Viens poupoule ». C’est le prétexte de ces « Épis mûrs » qui permettent à Rebatet une magistrale divagation dans le monde élitiste de la musique qu’on dit grande, faute de la comprendre ou de l’aimer. Je fais partie de ces béotiens, ou de ces rétifs maladifs au contrepoint, à Weber, Schumann, Wagner, Debussy. Inutile donc de préciser que la lecture de ces Épis allait a priori s’avérer  pesante et même rébarbative…

C’était sans compter sur le talent de l’écrivain, capable de nous faire cheminer là où il le veut. Le personnage central, nommé Pierre Tarare, est encore un enfant lorsqu’il reçoit l’appel de la musique. Instinctivement, il reproduit à quatre ans au piano le thème principal du troisième scherzo de Chopin, en ne l’ayant entendu qu’une seule fois. Un avenir de grand musicien s’ouvre donc à lui, mais c’est faire abstraction un peu trop vite de son bourgeois (donc gros bourrin à œillères) de père chapelier qui veut en faire un ingénieur, ou mieux encore, un polytechnicien. Rien ne sera simple pour Pierre, qui doit longtemps se cacher pour pratiquer son art et devenir un compositeur génial, qui fait dire à Gabriel Fauré : « Vous savez que j’ai eu dans ma classe Ravel, Schmitt, Enesco et pas mal d’autres assez bons. Eh bien, je pense que j’ai raté le plus grand musicien français des cinquante prochaines années : sans doute ce gamin en costume bleu que vous avez croisé dans le couloir. » La boucherie de la guerre de 14 met fin à cette destinée hors du commun. Pierre meurt dans les tranchées de l’Artois en pleine jeunesse, tel Évariste Galois, tué en duel à vingt ans après avoir griffonné sur un coin de nappe les bases de l’arithmétique moderne. Voilà pour le roman.

Le reste n’est que brillantissimes promenades démonstratives sur la musique. Sous sa plume, tout devient vie, et tout devient simplicité. Je ne saurai mieux dire que Marcel Aymé qui à l’époque avait écrit à Lucien  « Les Épis mûrs, c’est épatant. Je m’en suis pourléché et m’en pourlèche encore après lecture. Moi qui suis mélomane comme un paquet de Gauloises, qui n’ai pas d’éducation musicale pour un sou, qui ne tolère que le piano, l’accordéon et la cuivrerie, j’ai lu tout le bouquin avec exaltation, sans débander aux tunnels techniques. » Comment ne pas voir aussi dans la vie brisée de Pierre Tarare une analogie avec celle de l’auteur, persuadé depuis sa cellule de Fresnes qu’il va connaître le sort de Georges Suarez, Jean Hérold-Paquis, Paul Chack ou Robert Brasillach : douze balles dans la peau ?

Un souvenir personnel, pour finir. Jeune sorbonnard, il y a donc fort longtemps, je me suis retrouvé par hasard à la même table que Rebatet, dans un petit restau de la rue Monsieur-le-Prince. La conversation, naturellement, a aussitôt roulé sur « Les Décombres ». Assise à la gauche de l’écrivain maudit se tenait sa femme, droite comme un I, qui ne disait mot, sinon au dessert. Se tournant alors vers son pestiféré de mari, l’air mauvais, elle tonna, avec un accent roumain prononcé : « Ah, Louchien, si tou n’avais pas fait de poulitique ! » La réponse est facile : il serait considéré comme l’un des grands écrivains du siècle dernier, tout simplement. Ses « Épis mûrs » en sont l’éblouissante démonstration.

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4 commentaires pour “L’autre Rebatet”

  1. poupo a écrit

    Ca c’est de la critique! Et j’ai l’impression que ça c’est un bon bouquin, aussi!

  2. ghastoy a écrit

    Poupo, vous êtes un trop bon public ! Heureusement que cette critique s’est retrouvée dans les pattes de Chalvidant, perso j’aurais détesté devoir parler de ce livre. Et je n’ai aucune envie de le lire… C’est grave, docteur ?

  3. soopadeajo a écrit

    « tel Évariste Galois, tué en duel à vingt ans après avoir griffonné sur un coin de nappe les bases de l’arithmétique moderne »

    C´est vrai, mais c´est plutôt de l´algèbre que Galois élabora, dont la théorie des groupes qui sert à ne pas résoudre les équations algébriques d´un degrè supérieur à cinq, entre autres (Je crois, je ne la connais pas moi personnellement, cette théorie. Ça me chagrinne de ne pas même avoir le niveau de Galois qui échoua à l´examen de Polytechnique injustement).

    Il faut ajouter soyons justes, qu´il fut tué à cause d´une femme; comme souvent.
    Est-ce que mademoiselle Hastoy est toujours aussi jolie ?

  4. ghastoy a écrit

    Tiens, un revenant ! Ca fait plaisir ;-)