Quand la réalité inspire une magnifique histoire
Bethia n’a pas la vie facile. Elevée par un père, pasteur aussi calviniste que rigoriste, après le décès de sa mère et aussi celui de son jeune frère, elle se retrouve bien seule dans un monde où l’éducation n’est pas autorisée aux femmes. Pas de lecture permise hormis « La Bible », et la perspective d’un mariage arrangé alors qu’elle n’a que douze ans. Tout ce qu’on aime ! Pourtant, elle apprend à parler le Wampanoag très tôt, en cachette, et pour tromper l’ennui, explore la lande sauvage. Elle rencontre bientôt un jeune Indien, Cheeshahteaumack (qui signifie « l’odieux » en wampanoag. Pas de commentaire, siouplait, car Bethia signifie « la servante ») avec lequel elle va nouer une longue et solide amitié. Son ami, recueilli chez elle après que sa tribu a été décimée par la variole, est rebaptisé Caleb et s’ouvre à lui un destin exceptionnel, celui du premier Indien diplômé de Harvard. Un modèle d’intégration ! Mais peut-on vraiment oublier sa condition première ? Son éducation ? Les rites et traditions qui vous ont forgé ? Telles sont les multiples questions abordées par ce livre, inspiré de la vie réelle du premier Indien diplômé d’Harvard.
La postface, aussi intéressante que le livre qui la précède, fait le point sur les investigations menées par l’auteur pour construire son histoire. On y apprend que le jeune Indien est né vers 1646 chez les wôpanâak, et que le père de Caleb était le sonquem, le chef d’une toute petite tribu. C’est en 1661 qu’il intégra Harvard (avec un autre ami indien qui fut assassiné un an plus tard à Nantucket et ne reçut jamais son diplôme). Par manque de documents officiels, l’auteur nous explique comment elle a « imaginé » la thèse de son roman, mais parvient au prodige de nous y faire adhérer totalement. A la fin du livre, vous serez persuadés que c’est ainsi que les choses se sont déroulées.
Geraldine Brooks nous avait déjà « bluffés » avec « La solitude du docteur March », prix Pulitzer 2006, publié chez Belfond en 2010. A l’époque, nous avions déjà noté son sens du détail historique, sa rigueur, et la dimension épique (et colegram) de ses écrits. Cette fois, elle confirme sa réputation de « véritable écrivain » chez nous, grâce à une écriture très stylisée, une histoire absolument passionnante et merveilleusement documentée, des descriptions à couper le souffle, des personnages profonds et bien campés. Ancienne reporter pour le Wall Street Journal, Geraldine Brooks a couvert des combats en Bosnie, en Somalie et au Moyen-Orient avant de tout arrêter et de se consacrer à l’écriture. On ne regrette pas !
Evidemment, j’étais d’emblée de parti pris, car passionnée par tout ce qui touche les Amérindiens, mais je me suis vraiment régalée avec ce livre, et ce personnage de Caleb dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Donc, en plus du plaisir de la lecture, j’ai eu le sentiment d’apprendre et de me coucher moins stupide. Que demander de plus à un ouvrage ?
Alors que les propositions littéraires du moment louchent vraiment vers le bas, si vous souhaitez vous régaler d’un excellent roman inspiré d’une histoire vraie, et augmenter vos connaissances en même temps, n’hésitez plus. Ce sera ce roman et nul autre. Foi de ‘Toy.







