Le talent, y’a que ça !
Auteur : Bernard Saint-Paul
Éditeur : Les Editions du Panthéon
Prix : 18.50 euros - 290 pages Note Critic@
C’est notre lot quotidien, à Critica, de ne pas avoir de bœuf sur la langue. On a une réputation d’iconoclastes à assurer ! Qui d’autre dézingue avec autant de délectation certains bouquins torche-baba ? Une mesure de salubrité littéraire. Mais quand par bonheur et par hasard on découvre une pépite, un auteur inconnu, chez un éditeur qui l’est tout autant, on jubile et on se dit qu’à notre manière abrupte, on est des guides, des bergers, des passeurs ; qu’on n’est pas complètement inutiles, quoi !
Illustration avec la découverte de ce « Lucien » d’un certain Bernard Saint-Paul, un perdreau de l’année puisque né en 1945, dont c’est le premier roman. Il était temps ! Attendre 66 ans pour publier sa première œuvre, c’est faire acte de foi dans la médecine de survie et vouloir culbuter la pyramide des âges. Si en s’asseyant sur son banc, Saint-Paul contemple sa vie, il doit regretter de s’être attaqué bien tard à l’écriture. Un vrai gâchis ! Au milieu d’écrivaillons singeant Céline, Boudard ou Simonin, quand ce n’est pas San Antonio, lui a su trouver un style et une écriture bien à lui, avec une intonation et des tournures de djeun, parfaitement inattendues chez un papy. Exemples : « Il rêvait d’une sortie de star, avec des photographes, d’une chaîne télé et de paparazzi, quelque chose de fun qui lui file la gaule et pas de la sortie d’un blaireau anonyme. » Un autre ? : « Il aimait les montres, les voyages en première, les spaghettis à l’ail, le rosé de Provence, le Chateauneuf-du-Pape et le jambon de Parme, les bulots cuits au poivre et les huitres spéciales, des Gillardeau (…) Il détestait les cons, la glace à la pistache, le demi panaché, les figues et le foie gras. » Imagé, ramassé, punchy, rien de trop. La classe.
Pour le pitch, c’est l’histoire d’un mec, très show biz, compositeur de musique de pub, le nez dans la poudre et dans les foufounes, doté de tous les travers d’un bobo à la mode, chaussures « John Wayne » en cuir noir, à bout pointu, si pointu que les pieds n’arrivent qu’aux deux tiers, vivant dans la banlieue chic (à l’Ouest donc) peuplée « de dentistes friqués et d’avocats de stars, un paradis surfait pour bourgeois conformistes, un havre d’apparat pour nouveaux enrichis. » Sa carrière est derrière lui, son moral au plus bas et sa rencontre avec une richissime héritière éthérée ne fera qu’accentuer sa déshérence. Quant à savoir qui est Lucien, vous l’apprendrez en dernière page. Cela n’a d’ailleurs rigoureusement aucune importance.
Et puis, et surtout, on trouve au fil des pages quelques images ou phrases fulgurantes et cyniques comme on les aime : « Un brouillard communiste », « La gare du Nord puait la misère et la rouille qui chuinte, le vin rouge en barrique et la pisse de pauvre. » Ou encore : « Il ne trouva rien dans ce bouge assassin, aucune institutrice prête à tout lui apprendre, aucune socialiste à la vulve rasée qui lui aurait parlé de Cesare Battisti en lui suçant le gland avec avidité. » Pas de doute, il a du souffle, l’apôtre. Dommage toutefois qu’il ne sache pas encore parfaitement raconter une histoire et mener une intrigue : c’est là toute la limite prévisible d’un premier roman. Tout autant, un bon écrivain n’empêche pas d’être un mauvais géographe : la Rhune n’est pas en Espagne, mais surplombe Ascain, en France ; Saint-Sébastien n’a plus de port depuis 1854 (il se trouve à Pasajes), et jusqu’à plus ample informé, il n’y a pas d’océan en Grèce. Bof, pas grave, un romancier a tous les droits, et Saint-Paul en est un, qui cite Paul Valéry et Johnny Cash, ce rapprochement lui donnant encore plus droit à notre considération naissante. Grouille-toi maintenant de te mettre à l’écriture, tu as du temps à rattraper !








vous avez raison monsieur Padovani, le talent y a que ça, mais le vôtre c’est de nous donner envie d’acheter ce livre ! Bravo pour la critique. Et je crois que je vais me laisser tenter.